Quatre ans après l’invasion russe de l’Ukraine, comment le conflit a bouleversé l’Europe
Depuis l’invasion russe de l’Ukraine il y a quatre ans, le 24 février 2022, le conflit russo-ukrainien, qui a réellement débuté en 2014, a transformé durablement l’Union européenne. Il a surtout accéléré ces dernières années la mise en œuvre de nouvelles stratégies pour gagner en souveraineté.
“L’Europe doit se mobiliser et assumer ses responsabilités. Certes, elle a eu besoin d’une thérapie de choc et certaines lignes ont été franchies, et là, on ne peut plus revenir en arrière“, a déclaré la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, le 14 février 2026.
Cette intervention s’inscrit dans la lignée du discours sur l’état de l’Union qu’elle a prononcé devant le Parlement européen le 10 septembre 2025, lors duquel elle a exhorté l’Europe à “prendre son indépendance“, l’appelant à assurer “elle-même […] sa défense et sa sécurité [et à] maîtriser les technologies et les énergies qui nourriront [ses] économies”.
Le conflit russo-ukrainien, qui a réellement débuté en 2014 à la suite de la “révolution de février” et a pris un tournant majeur avec l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février 2022, a rebattu les cartes géopolitiques en Europe, mettant fin à l’illusion d’un continent définitivement pacifié. Menacée par les ambitions néo-impérialistes russes d’une part, et la remise en cause de son modèle démocratique et de l’alliance transatlantique par les États-Unis sous le second mandat de Donald Trump d’autre part, l’Union européenne se retrouve face à l’urgente nécessité d’assurer sa capacité d’action de manière autonome. Dans le domaine de la défense bien sûr, mais également dans celui de l’énergie, dont la dépendance vis-à-vis de la Russie a été mis en exergue par la guerre.
“L’Europe s’est construite dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises“, écrivait dans ses mémoires Jean Monnet, l’un des pères fondateurs de l’UE. Au regard des mesures prises depuis le début de la guerre, l’UE entend bien mettre en œuvre cette maxime.
Coup d’accélérateur pour l’Europe de la défense
La politique de sécurité et de défense commune (PSDC) de l’UE initiée par le traité de Maastricht signé en 1992, a ouvert la perspective d’une véritable “Europe de la défense”. Mais ce domaine, véritable prérogative régalienne, reste le moins intégré de l’Union européenne. Dans sa construction, l’UE a toujours considéré que le cadre sécuritaire du continent serait garanti par l’Otan.
La menace russe, le détournement des États-Unis – allié historique -, ainsi que le réarmement de puissances de l’axe anti-occidental, forcent aujourd’hui les Européens à mettre sur pied une véritable politique européenne de défense, complémentaire de l’Otan, pour assurer la sécurité du continent et non plus se focaliser uniquement sur la projection extérieure de l’Union.
De nombreuses dispositions ont été prises depuis le début de la guerre en Ukraine pour concrétiser cette ambition, allant de l’orientation stratégique au développement de capacités militaires propres, en passant par une hausse des budgets en matière défense.
La Facilité européenne pour la paix (FEP)
La FEP, créée en 2021, est représentative de cette montée en puissance voulue par l’Union européenne en matière de défense. Instrument de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC), elle finance des actions extérieures de l’UE ayant une dimension militaire ou de défense. Elle n’est pas financée par le budget de l’UE mais par des contributions des États membres.
Cet instrument contribue massivement au soutien à Kiev. Depuis le début de la guerre, 11,1 milliards d’euros ont été alloués au titre de la FEP : 6,1 milliards pour renforcer les capacités et la résilience des forces armées ukrainiennes et protéger la population civile, et 5 milliards via un fonds d’assistance spécifique à l’Ukraine.
En 2022, l’UE, via la FEP, a financé des livraisons d’armes à l’Ukraine. Une première dans l’histoire de l’Union européenne, qui n’avait jusqu’alors jamais livré d’armes en commun à un pays en guerre.
L’élaboration d’une nouvelle orientation stratégique …
Le 22 mars 2022, l’Union européenne s’est dotée de sa première “boussole stratégique“, un “livre blanc” qui vise à définir les grandes orientations de la sécurité et de la défense européennes jusqu’en 2030, rompant ainsi avec les précédents textes qui visaient simplement à fournir à l’UE une ligne de conduite pour sa politique étrangère et de sécurité commune. Bien qu’initiée dès juin 2020, avant l’invasion russe en Ukraine, elle visait déjà à répondre à un “environnement sécuritaire plus hostile“. Et prévoyait notamment la création d’une force de déploiement rapide de l’UE d’environ 5 000 soldats pouvant réagir à différents scénarios de crise (mission de stabilisation, évacuation, aide humanitaire, prévention des conflits…). Celle-ci est devenue opérationnelle en mai 2025.
Au regard de l’évolution rapide de l’environnement géostratégique, un nouveau livre blanc a été présenté par la Commission européenne le 19 mars 2025. Ne remplaçant pas la boussole stratégique, il est venu la compléter avec des mesures visant à renforcer les capacités militaires et l’industrie de défense, afin de combler les lacunes des forces armées de l’UE.
Ce document a été suivi, en octobre 2025, par la présentation par la Commission européenne d’une feuille de route. Cette dernière définit les objectifs et les étapes pour que l’Union soit totalement prête en matière de défense à horizon 2030, comme indiqué dans le livre blanc. Cinq grands objectifs sont identifiés : combler les lacunes de l’Europe en matière de capacités, lancer des initiatives phares pour renforcer la préparation de l’UE et le volet capacitaire, garantir une base industrielle solide, assurer des ressources financières et des investissements suffisants, et enfin placer l’Ukraine au cœur des efforts de préparation de l’Europe. L’exécutif européen propose ainsi quatre initiatives phares : la surveillance du flanc oriental, le mur-anti drone européen, le bouclier aérien et le bouclier spatial.
… accompagnée de mesures concrètes pour se réarmer
Le livre blanc présenté en mars 2025 n’est pas venu seul. Il est accompagné du plan de financement “ReArm Europe”, rebaptisé “Readiness Europe”, qui mobilisera jusqu’à 800 milliards d’euros afin de renforcer les capacités de défense européennes d’ici à 2030. Plusieurs leviers doivent permettre de lever ce montant conséquent, à commencer par l’instrument “SAFE“.
Ce dernier servira à financer en commun des achats et projets d’armement européens. Cette enveloppe de 150 milliards d’euros sous forme de prêts, contractés par l’UE sur les marchés financiers, sera mise à disposition des États membres volontaires souhaitant acquérir de manière conjointe des équipements militaires. L’exécutif européen et le Conseil ont déjà approuvé les financements pour seize États membres et ces accords de prêt doivent encore être finalisés par la Commission. Les premiers versements aux bénéficiaires sont prévus pour mars 2026.
Les 650 milliards restants proviendront des budgets de défense nationaux des États membres. Ces efforts supplémentaires seront en partie exemptés des règles européennes sur la dette et le déficit, grâce à l’activation d’une clause dérogatoire au Pacte de stabilité et de croissance. Elle permettra aux Vingt-Sept de dépenser chaque année, et ce pendant quatre ans, jusqu’à 1,5 % de leur PIB dans le réarmement, sans risquer un déclenchement de procédure pour déficit excessif de la part de l’exécutif européen. La clause dérogatoire a été déjà été activée par le Conseil pour 17 États membres à ce jour.
Derniers leviers : la Banque européenne d’investissement (BEI), laquelle a élargi en mars 2025 son champ d’activités éligibles pour recevoir un financement dans le domaine de la sécurité et de la défense, et enfin l’augmentation de l’investissement privé dans la sécurité et la défense, notamment par le biais du syndicat de l’épargne et des investissements.
Une industrie européenne stimulée
Le 5 mars 2024, en réponse au “retour d’une guerre conventionnelle à forte intensité sur le sol européen“, la Commission européenne dévoilait sa première stratégie industrielle de défense (EDIS), accompagnée d’un nouveau programme pour l’industrie de défense (EDIP). La stratégie vise à renforcer la préparation de l’UE en matière de défense en musclant sa base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) et en incitant les États membres à investir et à acquérir en commun du matériel de défense, avec une préférence européenne.
L’EDIP, pendant opérationnel de l’EDIS entré en vigueur le 18 décembre 2025, mobilise 1,5 milliards d’euros issus du budget de l’Union européenne pour la période 2025-2027. Il permet de passer des mesures d’urgence de court terme, adoptées en 2023 (et se terminant en 2025), à une approche plus structurelle visant à renforcer durablement l’état de préparation de l’industrie de défense européenne. Il s’agit notamment de pérenniser l’Action de soutien à la production de munitions (ASAP) et l’Instrument visant à renforcer l’industrie européenne de la défense au moyen d’acquisitions conjointes (EDIRPA). Afin de réduire la dépendance de l’Union aux importations de matériel militaire, le principe de “préférence européenne” impose que le coût des composants originaires de pays tiers n’excède pas 35 % du coût total des composants nécessaires à la fabrication d’un produit.
Ce programme récemment adopté, vient compléter le Fonds européen de défense (FED), créé en 2021, dont l’objectif est de soutenir le développement de la base industrielle de défense européenne (BITDE) à travers le financement de projets collaboratifs transnationaux de Recherche et développement.
La guerre en Ukraine a rendu indispensable une réflexion rapide sur l’évolution des industries de défense européennes. Elle marque à la fois le retour d’un conflit de haute intensité en Europe et illustre l’impact de plus en plus prégnant de la technologie sur les champs de bataille. Cette forme de guerre nouvelle combine, d’un côté, des combats statiques et des systèmes de tranchées que l’on croyait dépassés, et de l’autre, l’utilisation massive de technologies émergentes (drones aériens, terrestres et maritimes, observation satellitaire, munitions téléopérées, etc.). Cette évolution oblige l’Union européenne à adapter son appareil industriel à ce nouveau type de conflit.
Les longs cycles d’innovation militaire en temps de paix sont remplacés par une recherche appliquée en continu, directement liée aux unités engagées, afin d’obtenir un avantage rapide et décisif sur le terrain.
Des budgets revus à la hausse
En 2025, pour la première fois, tous les pays européens membres de l’Otan ont consacré au moins 2 % de leur PIB à la défense, conformément à l’objectif fixé par l’Alliance atlantique. À titre de comparaison, seuls 10 d’entre eux avaient tenu leur engagement en 2023.
Les pays du nord de l’Europe, géographiquement plus proches de la Russie de Vladimir Poutine, investissent davantage que le reste des membres de l’Otan. Les dépenses militaires de la Pologne représentent ainsi 4,48 % de son PIB national, celles de la Lituanie 4 %, celles de la Lettonie 3,73 %, celles de l’Estonie 3,38 %, et enfin celles de la Norvège 3,35 %. Ces cinq pays devancent même les États-Unis en la matière (3,22 %). Suite aux pressions du président américain Donald Trump, les Alliés se sont même engagés, au sommet de l’Otan à La Haye en juin 2025, à porter à 5 % la part de leur PIB consacrée chaque année à leurs dépenses de défense d’ici 2035. Concrètement, 3,5 % du PIB seraient consacrés aux dépenses militaires en tant que telles et 1,5 % aux dépenses connexes à la défense, notamment liées à la cybersécurité ou à la sécurité du pays de manière générale.
Bien que l’UE tend à mettre à œuvre son autonomie stratégique, l’Otan reste encore à ce jour garante de la défense collective en Europe, dépendance d’ailleurs inscrite à l’article 42 du traité sur l’Union européenne. Pour preuve, la guerre menée par la Russie – laquelle espérait freiner l’élargissement de l’Otan près de ses frontières – a eu l’effet inverse : l’alliance atlantique s’est étendue au nord de l’Europe avec l’intégration de la Finlande en 2023, puis de la Suède l’année suivante.
Une énergie européenne plus autonome et plus verte… mais pas indépendante
L’épineuse question de l’énergie préoccupe les Européens depuis le début de la guerre. En 2021, de nombreux pays restaient dépendants de Moscou pour leur approvisionnement en énergies fossiles. À l’époque, l’UE importait 45 % de ses besoins en gaz, 27 % de son pétrole et 46 % de son charbon depuis la Russie.
Pour y remédier, l’UE a mis en route le plan REPowerEU au printemps 2022 afin de sortir de sa dépendance au gaz, au pétrole et au charbon russes d’ici à 2027. La stratégie mise en place repose sur quatre piliers, réformant ainsi la politique énergétique européenne : économiser de l’énergie, diversifier les approvisionnement, tendre vers plus d’énergies renouvelables et investir dans de nouvelles infrastructures. Résultat : l’Union n’importait plus que 13 % de gaz russe et moins de 3 % de pétrole en 2025. Les importations de charbon russe ont, elles, été totalement interdites par des sanctions.
Le 26 janvier 2026, le Conseil de l’Union européenne a donné son feu vert définitif à une interdiction des importations de gaz russe d’ici début 2027 pour le gaz naturel liquéfié (GNL) et l’automne 2027 pour le gaz acheminé par gazoduc.
Entre diversification des approvisionnements, maintien du lien avec la Russie et création d’une nouvelle dépendance
L’énergie consommée dans l’UE étant à 67 % d’origine fossile, cette dernière reste tributaire des importations des pays tiers. Pour s’affranchir de la dépendance russe, elle s’est tournée vers d’autres pays afin de diversifier son approvisionnement en énergie fossile.
S’agissant du gaz, selon les derniers chiffres en date, la Norvège était au deuxième trimestre 2025, le premier fournisseur de l’UE (30 % de la totalité des importations de gaz, c’est-à-dire à la fois le gaz acheminé par gazoduc et le gaz naturel liquéfié (GNL)), suivie des États-Unis en deuxième position (27 %) et de l’Algérie qui complète le podium (12 %). Le Royaume-Uni, l’Azerbaïdjan et le Qatar approvisionnent également l’Union en gaz.
La Norvège arrive en tête des fournisseurs de gaz par gazoduc, abondant à hauteur de 54 % l’Union européenne au deuxième semestre 2025, tandis que les États-Unis prennent la première place concernant le GNL (58 %). Pour ce qui est du pétrole, au troisième trimestre 2025, la Norvège (14,6 %), les États-Unis (14,5 %) et le Kazakhstan (12,2 %) étaient les principaux fournisseurs de l’UE.
Toutefois, bien qu’en près de quatre ans, l’UE a drastiquement réduit ses besoins en gaz et pétrole russes, les Vingt-Sept restent encore tributaires de Moscou s’agissant du gaz. La Russie figure en effet à la quatrième place des pays tiers importateurs de gaz au second semestre 2025, contribuant à hauteur de 12 %.
Par ailleurs, les importations d’énergies fossiles russes continuent de manière indirecte. Si les Européens se sont notamment tournés vers l’Azerbaïdjan pour leur approvisionnement, une partie du gaz que l’UE fait venir depuis ce pays du Caucase provient de Russie. De même que pour le pétrole. Le terminal turc de Dörtyol envoie par exemple à ses voisins européens du diesel ou du kérosène issus du pétrole russe. De son côté, l’Inde aussi a augmenté ses importations venues de Russie. Le pétrole y est raffiné avant d’être expédié vers l’Europe, qui a vu bondir de 115 % le nombre de barils indiens entre 2022 et 2023.
Enfin, cet éloignement vis-à-vis de la Russie crée un nouvelle dépendance, en contradiction avec l’objectif de diversification des approvisionnements : les États-Unis sont désormais les principaux fournisseurs en gaz naturel liquéfié (GNL) de l’Union européenne. De 2021 à 2025, l’UE a quasiment multiplié par quatre ses importations de GNL américain. Aujourd’hui, le quart des importations de gaz – gazoduc et GNL – proviennent des États-Unis. Un chiffre qui pourrait passer à 40 % d’ici 2030 (et 80 % pour le seul GNL), exposant ainsi l’UE au risque de volatilité des prix, de coûts élevés et de pressions géopolitiques.
Le retour du nucléaire
En 2024, la production d’énergie nucléaire dans l’UE a augmenté de 4,8 % par rapport à 2023. Les centrales nucléaires ont ainsi représenté 23,3 % de la production totale d’électricité dans l’UE. Sur les 27 États membres de l’UE, 12 produisent actuellement de l’électricité d’origine nucléaire.
Après avoir connu un net recul à la suite des catastrophes de Tchernobyl (1986) et Fukushima (2011), le nucléaire redevient un enjeu clé pour une Europe en quête d’indépendance énergétique et de neutralité carbone. Exemple représentatif de ce regain d’intérêt : la Belgique, qui après 22 ans de politique antinucléaire, a abrogé, le 15 mai 2025, la loi de 2003 qui prévoyait à terme la sortie du nucléaire.
Une Europe plus verte
La guerre en Ukraine et la nécessité pour les Européens de gagner en autonomie énergétique a accéléré la transition vers des énergies plus propres, suivant les ambitions du Pacte vert et de REPowerEU. La part des énergies renouvelables augmente effectivement au sein de l’UE : alors que celles-ci comptaient pour 10 % de la consommation finale d’énergie en 2004, elles représentaient plus de 25 % de la consommation finale d’énergie dans l’UE en 2024.
En 2025, pour la première fois, l’éolien et le solaire ont dépassé les énergies fossiles dans l’UE dans la production d’électricité. 30 % de l’électricité ont été produites par les panneaux solaires et les éoliennes contre 29 % par les énergies fossiles. En ajoutant les barrages hydroélectriques et d’autres sources d’énergie propre, les énergies renouvelables ont produit près de la moitié (48 %) de l’électricité de l’Union.
La machine de l’élargissement relancée
Tout en menant des réformes internes, l’Union européenne a apporté un important soutien à l’Ukraine, qu’il soit militaire, économique ou humanitaire. Celui-ci s’élève au 31 décembre 2025 à 193,3 milliards d’euros. L’UE est d’ailleurs devenue, avec ses États membres, le principal bailleur de fonds, toutes aides confondues, depuis le désengagement des États-Unis en 2025.
Ces fonds aident aussi bien à soutenir l’effort de guerre de Kiev, qu’à accueillir des réfugiés ukrainiens dans l’Union européenne. Mais aussi à la reconstruction du pays à l’issue de la guerre, et à sa préparation en vue de l’élargissement. Au lendemain de l’invasion russe, l’Ukraine, suivie en mars 2022 par la Moldavie et la Géorgie, a déposé une demande d’adhésion à l’Union européenne. Ces trois États ont désormais rejoint le club des pays candidats dans un processus particulièrement rapide, puisque l’Ukraine et la Moldavie sont officiellement candidates depuis le 23 juin 2022, et la Géorgie depuis le 14 décembre 2023.
Les négociations d’adhésion pour l’Ukraine et la Moldavie ont débuté le 25 juin 2024, tandis qu’en Géorgie, le processus a été suspendu jusqu’en 2028 par le Premier ministre prorusse, Irakli Kobakhidzé. À titre de comparaison, la Macédoine du Nord est officiellement candidate depuis 2005, mais les négociations d’adhésion ont seulement débuté le 19 juillet 2022, comme l’Albanie alors qu’elle est officiellement candidate depuis 2014. Les pays des Balkans occidentaux, que la Russie voudrait garder dans sa zone d’influence, ont donc bénéficié des pourparlers accélérés autour de l’élargissement européen à l’est.
La guerre en Ukraine pourrait même pousser l’UE à repenser ses règles d’élargissement. Dans le cadre des pourparlers de paix avec la Russie négociés sous l’égide des États-Unis, Volodymyr Zelensky réclame une adhésion de Kiev à l’UE d’ici 2027, craignant un blocage du processus de la part de la Russie si une date n’est pas incluse dans l’accord de paix. Mais au regard des règles actuelles d’adhésion à l’UE, lesquelles requièrent le respect des critères de Copenhague et l’unanimité des voix des États membres, cette date semble très incertaine. Les réformes à mener pour atteindre les critères économiques, sociaux, politiques et juridiques de l’UE prennent des années, voire des décennies. À cela s’ajoute l’opposition ferme de la Hongrie à l’adhésion de l’Ukraine.
L’exécutif européen travaillerait donc sur une révision du processus d’élargissement pour permettre une adhésion plus rapide de l’Ukraine. Selon des fonctionnaires et diplomates, l’une des idées consisterait à inverser le processus : l’UE pourrait accorder directement à l’Ukraine le statut de membre ou d’affilié de l’Union, mais sans lui permettre de bénéficier pleinement du budget de l’UE ou du marché unique tant qu’elle n’aura pas mené à bien les réformes nécessaires. Avec ce plan, jusqu’à sept autres pays candidats pourraient obtenir le statut de membre en même temps que Kiev.
La guerre en Ukraine a ainsi relancé la machine de l’élargissement, à l’arrêt depuis l’entrée de la Croatie dans l’UE en 2013. Un “Big bang” similaire à l’intégration des anciennes républiques soviétiques en 2004 ne se reproduira pas de sitôt, mais l’officialisation de nouveaux pays candidats provoque déjà des débats sur la réforme des institutions et le processus de décision dans l’UE. Une réflexion nécessaire puisque l’Europe pourrait, à terme, compter plus d’une trentaine de pays membres. Le 18 février 2025, la Russie, par la voix de son porte-parole Dmitri Peskov, a d’ailleurs reconnu le “droit souverain” de l’Ukraine à adhérer à l’Union européenne… mais pas à l’Otan.
Finalement, pour l’Europe, la guerre russo-ukrainienne n’est pas une crise périphérique, mais une épreuve fondatrice : celle de sa capacité à élaborer et à mettre en œuvre une véritable autonomie stratégique, en matière de défense et d’énergie notamment, et de son aptitude à mener de front élargissement et approfondissement de l’intégration européenne.
